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Par où commencer pour écrire son histoire : un geste, pas un projet

On dit qu'écrire son histoire demande un projet, un plan, une chronologie. C'est faux. Il suffit d'un geste, ce soir, en quinze minutes.

Sur une table en bois, un carnet ouvert presque vierge avec une seule ligne manuscrite à l'encre brune, un stylo plume posé à côté, la lumière de fin d'après-midi qui éclaire la page.

Beaucoup de gens portent depuis des années l’envie d’écrire ce qu’ils ont vécu. Pour leurs enfants, pour leurs petits-enfants, ou simplement pour eux-mêmes. Et puis ils n’écrivent pas. Pas parce qu’ils n’ont rien à dire. Parce qu’ils ne savent pas par où commencer.

La page blanche est plus intimidante que la mémoire. On s’assoit devant un carnet, on se dit j’ai vécu beaucoup de choses, voilà soixante-dix ans, et tout se brouille. On voudrait être chronologique, on voudrait être complet, on voudrait être bien écrit. À force de vouloir tout, on n’écrit rien.

Cet article n’essaie pas de vous donner une méthode complète. Il essaie de vous donner un seul geste, faisable ce soir, qui ouvre la porte.

Le piège du projet

L’erreur la plus fréquente, c’est de penser le récit de sa vie comme un projet. Avec un plan, un titre, une promesse à tenir. Le projet décourage avant le premier mot, parce qu’il oblige à imaginer la fin avant le début.

Personne ne commence à raconter sa vie en sachant ce qu’elle racontera. On commence en suivant ce qui remonte, et le sens vient après. Souvent bien après. Parfois jamais : on garde une collection de fragments qui ne forment pas un livre mais qui forment quelque chose de plus précieux, un dépôt vrai.

Renoncer au projet libère le geste. Vous n’écrivez pas votre autobiographie. Vous écrivez une page, ce soir.

Pas par la naissance, par ce qui revient

Vous n’avez pas à commencer par votre naissance. Personne, en vérité, ne se souvient de sa naissance. Et commencer par l’enfance, dans l’ordre, donne presque toujours des phrases plates : je suis né à, mon père était, nous habitions. Du curriculum vitae.

La mémoire ne fonctionne pas comme une chronologie. Elle fonctionne par associations. Une odeur ramène un été. Un visage croisé dans la rue ramène un voisin oublié. Un mot prononcé par un petit-enfant ramène une scène d’il y a cinquante ans. Suivez ce qui remonte, pas l’ordre des années.

Le premier geste, c’est donc une question : qu’est-ce qui me revient en ce moment ? Pas qu’est-ce que je dois raconter ?

Trois portes d’entrée concrètes

Trois angles fonctionnent presque toujours, parce qu’ils donnent un point d’appui matériel à la mémoire.

Un objet. Regardez autour de vous. Choisissez un objet auquel vous tenez : une montre héritée, un livre relu vingt fois, une chaise du salon, une assiette ébréchée. Décrivez-le. Puis racontez d’où il vient, à qui il a appartenu, pourquoi il est là. En une page, vous avez raconté une histoire, et avec elle une époque, une personne, un lieu.

Un lieu. Pensez à un lieu que vous portez en vous : la cuisine de votre grand-mère, la cour de l’école primaire, une plage de votre adolescence, l’appartement de vos jeunes parents. Décrivez-le comme si quelqu’un devait y entrer pour la première fois : la lumière, les bruits, les odeurs, ce qu’il y avait sur les murs. Un lieu décrit avec précision contient toute une vie.

Une personne. Choisissez quelqu’un qui a compté : votre père, votre première institutrice, le voisin qui vous a appris quelque chose, un ami perdu de vue. Décrivez son visage, sa voix, un geste qui le caractérisait. Puis racontez une scène précise où il était là. Une personne se raconte mieux par une scène que par un portrait abstrait.

Choisissez-en un parmi les trois. Pas les trois ce soir.

Quinze minutes ce soir

Maintenant, le geste pratique. Pas demain. Pas la semaine prochaine.

Trouvez un endroit calme, n’importe lequel. Une table, votre fauteuil, le coin du lit. Prenez ce qui est à votre portée : un cahier, une feuille, un document sur l’ordinateur, l’appli notes du téléphone. L’outil n’a aucune importance pour la première page. Vous choisirez vraiment plus tard.

Posez la minuterie sur quinze minutes. Pas plus.

Écrivez sans relire. Phrases courtes, mots simples. Si vous bloquez sur une phrase, sautez-la et passez à la suivante. Si une image vous revient pendant que vous écrivez autre chose, notez-la entre parenthèses pour y revenir. L’idée n’est pas d’écrire bien. L’idée est de ne pas vous arrêter pendant quinze minutes.

Quand la minuterie sonne, arrêtez-vous, même si vous étiez lancé. Posez le texte. Ne le relisez pas tout de suite.

Quand la peur de mal écrire vous arrête

C’est l’obstacle le plus fréquent. On écrit trois lignes, on se relit, on trouve ça plat, on s’arrête.

Vos pages n’ont pas à être bien écrites. Elles doivent être justes, c’est-à-dire fidèles à ce que vous avez vu, entendu, ressenti. Une phrase courte et sincère fait toujours mieux qu’un paragraphe ciselé qui sonne creux.

La règle pratique tient en une phrase : écrivez comme vous parlez à quelqu’un qui vous aime. Pas à un éditeur, pas à un professeur de français. À votre fille, à votre frère, à un ami. La voix devient nette tout de suite, parce que vous savez à qui vous parlez.

Et si vraiment vous ne supportez pas votre style, dictez à voix haute et faites transcrire. Beaucoup de récits de famille très beaux sont, à l’origine, des dictées.

Ne décidez rien d’autre maintenant

Au moment d’écrire votre première page, vous n’avez pas à décider :

  • ce que vous écrirez ensuite,
  • combien de temps cela durera,
  • sous quelle forme finale tout cela sera gardé,
  • qui le lira, et quand.

Toutes ces questions sont importantes. Toutes peuvent attendre. Elles trouveront leur réponse une fois que vous aurez vingt ou trente pages devant vous. Avant, ce sont des questions de projet, et le projet, on l’a vu, paralyse.

La seule chose à décider ce soir, c’est de poser la première page. Le reste, vous le verrez en chemin. Certains optent pour un beau carnet relié qu’ils gardent près d’eux. D’autres choisissent un livre numérique comme Carnely, qui pose une question à la fois et garde les pages au chaud. La forme n’est pas le sujet aujourd’hui.

Une question pour commencer

Avant de fermer cet article, prenez deux minutes et répondez par écrit à une seule question :

Quel souvenir vous est revenu pendant la lecture de ce texte ?

Cette image, ce visage, cette scène : c’est par là que vous commencez.

Pour aller plus loin

Une fois la première page posée, voici comment écrire vos mémoires à votre rythme, sans en faire un livre. Si vous voulez explorer la mémoire par les sens, les odeurs, les bruits, les goûts, cet article propose une autre porte d’entrée. Et si vous préférez d’abord recueillir l’histoire de vos parents, voici une liste de questions à leur poser.

Questions fréquentes

Non. Ce que vous écrivez n'a pas à être bien écrit, il doit être juste, c'est-à-dire fidèle à ce que vous avez vu et ressenti. Une phrase courte et sincère vaut toujours mieux qu'un paragraphe ciselé qui sonne creux. Écrivez comme vous parlez à quelqu'un qui vous aime.
Peu importe pour la première page. Le bon outil est celui que vous ouvrez sans effort. Vous choisirez plus tard, une fois que l'écriture est lancée. Un carnet papier, un document sur l'ordinateur, l'appli notes du téléphone, ou un service comme Carnely : tout fonctionne tant que vous y revenez.
Quand l'envie est là. Beaucoup de gens commencent autour de la soixantaine, parce qu'ils ont du recul et du temps. Mais on peut commencer à quarante ans avec ce qu'on porte déjà, ou à quatre-vingts ans avec ce qui remonte enfin. Il n'y a pas d'âge prescrit.

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