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Raconter son enfance à ses enfants, sans rédiger ses mémoires

Vos enfants connaissent l'adulte que vous êtes devenu. Ils ne connaissent presque rien de l'enfant que vous avez été. Ce qui se perd le plus vite n'est pas un grand événement, c'est la texture des jours ordinaires.

Dans une cuisine de campagne française en fin d'après-midi, une grand-mère âgée aux cheveux blancs ramassés en chignon, en blouse de coton beige, tend une vieille bille en verre à sa petite-fille de sept ans assise à côté d'elle à une table en bois. Lumière dorée rasante par une fenêtre à petits carreaux, pots de confiture sur une étagère, géraniums rouges à la fenêtre.

Vos enfants connaissent l’adulte que vous êtes devenu. Ils ne connaissent presque rien de l’enfant que vous avez été. Ce qui se perd le plus vite n’est pas un grand événement, c’est la texture des jours ordinaires : ce qu’on mangeait au goûter, ce qu’on faisait quand il pleuvait tout l’après-midi, ce qu’on lisait à voix basse sous les draps.

Beaucoup de gens écartent l’idée de raconter leur enfance parce qu’ils la trouvent banale, ou parce que le mot mémoires les intimide. Or il ne s’agit pas d’écrire une autobiographie. Il s’agit de poser quelques fragments, à votre rythme, pour que vos enfants sachent à quoi ressemblait votre vie quand vous aviez leur âge, ou celui de leurs enfants.

Cet article propose cinq portes d’entrée concrètes pour faire ce travail sans la pression du grand projet. Pas une autobiographie. Une matière vivante, posée par petites pages.

L’enfant que vous étiez, vos enfants ne le connaissent pas

C’est souvent là que les gens s’arrêtent : qu’est-ce qu’il y a à raconter, j’ai eu une enfance ordinaire. Et c’est précisément ce qui est précieux. Vos enfants connaissent vos décisions d’adulte, vos colères d’adulte, vos manies d’adulte. Ils n’imaginent pas l’enfant timide qui pleurait avant la rentrée, ou l’enfant débrouillard qui revendait des billes dans la cour.

Cette dissociation est plus forte qu’on ne le croit. Un enfant n’arrive jamais vraiment à se figurer ses parents en petits, encore moins ses grands-parents. Quand vous écrivez l’enfant que vous étiez, vous ne racontez pas un personnage historique, vous donnez à ceux qui vous lisent une autre clé pour vous lire en entier.

Il n’est pas nécessaire d’attendre d’avoir tout retrouvé. Une scène, une seule, suffit pour commencer. Le reste viendra.

Les jours ordinaires, pas les grands événements

L’erreur la plus fréquente, c’est de viser les grands moments. Le mariage de tel cousin, la fois où on a déménagé, l’année où on a perdu quelqu’un. Ces moments-là ont déjà été racontés cent fois dans la famille. Ils n’ont pas besoin de votre page.

Ce qui a besoin de votre page, ce sont les jours ordinaires. Le matin avant l’école : ce qu’on mangeait, qui préparait quoi, par où on sortait. L’après-midi du jeudi ou du mercredi : ce qu’on faisait quand on rentrait. Le goûter : qui le donnait, dans quoi on buvait, quelle marque de biscuits revenait. Le soir, le dîner : l’ordre des plats, qui parlait, qui se taisait, ce qu’on écoutait à la radio ou ce qu’on regardait à la télévision.

Quelques amorces si rien ne vient :

  • Quel petit-déjeuner mangiez-vous en semaine, et qu’est-ce qui changeait le dimanche ?
  • Qu’est-ce qu’on faisait, exactement, quand il pleuvait tout l’après-midi ?
  • Quelle émission de radio ou de télévision marquait une heure de la journée ?
  • Que faisiez-vous dans la demi-heure entre l’école et le dîner ?

Ces fragments-là sont irremplaçables. Aucun livre d’histoire ne les contient. Vos enfants peuvent regarder un film d’époque et croire qu’ils savent, mais ils ne savent pas ce qu’on faisait, vous, à six heures du soir, en mars 1968.

Les premières fois

L’enfance se découpe aussi en premières fois. Pas la première marche ou le premier mot, dont vous ne vous souvenez pas. Les premières fois conscientes, celles qui restent.

La première fois que vous êtes allé à l’école seul. La première fois que vous avez pris un train. La première fois qu’un adulte vous a parlé comme à un grand. La première fois que vous avez vu la mer, la neige, un animal sauvage, une dispute entre vos parents. La première fois qu’on vous a fait confiance pour quelque chose d’important, ou qu’on s’est trompé sur votre compte.

Posez-les une par une. Une demi-page suffit. La date exacte n’a aucune importance, c’est la scène qui compte : où vous étiez, qui était là, ce que vous avez ressenti que vous ne saviez pas encore nommer.

Quelques amorces :

  • Quelle première fois vous a fait sentir, pour la première fois, que vous n’étiez plus tout à fait petit ?
  • Quelle peur d’enfant avez-vous mise longtemps à comprendre ?
  • Quelle fierté secrète n’avez-vous jamais racontée à personne ?
  • Quelle bêtise vous a paru, sur le moment, beaucoup plus grave qu’elle ne l’était ?

Les figures du décor

Une enfance, ce sont aussi des figures. Pas seulement les parents et la fratrie, qui auront leurs pages à part. Les figures secondaires, celles qui apparaissent dix minutes par jour et qu’on n’a jamais posées.

L’instituteur ou l’institutrice de telle année, qui sentait quoi, qui disait quoi, qui vous a marqué pour une raison précise. La maîtresse de catéchisme, s’il y en avait une. Le voisin qui réparait des vélos. La marchande de bonbons. Le cousin un peu plus âgé qu’on regardait de loin. Le copain de classe avec qui on échangeait des cartes. L’oncle de passage qui rapportait des objets bizarres.

Quelques amorces :

  • Quel adulte, hors de la famille, vous a appris quelque chose qui vous sert encore aujourd’hui ?
  • Quel copain ou quelle copine d’enfance n’avez-vous jamais revu, et qu’avait-il de particulier ?
  • Quel adulte vous faisait un peu peur, et avec quelle scène précise ?
  • Quel animal de votre enfance compte encore dans votre mémoire ?

Une fois posés, ces visages ne s’effaceront plus. Si vous ne les posez pas, ils s’effaceront dans la décennie. Si vous voulez creuser la matière sensorielle qui les accompagne (un parfum, un timbre de voix, une lumière), un article entier est consacré aux souvenirs sensoriels.

Garder cette matière quelque part

Vous n’écrirez pas tout cela en une fois, et ce n’est pas le but. Le but, c’est de tenir un endroit où ces fragments se déposent sans pression, sans ordre obligatoire, sans devoir refaire un plan.

Certaines personnes tiennent un carnet papier dans le tiroir de la table de nuit. D’autres écrivent dans un fichier qu’elles rouvrent une fois par semaine. D’autres encore utilisent un carnet numérique comme Carnely, qui pose les questions une à une (un goûter du jeudi, une première fois, une figure de l’école) et garde votre voix avec, si vous préférez raconter à l’oral. Vous répondez quand vous voulez, vous laissez ouvert, vous reprenez la semaine suivante.

Au bout de quelques mois, vous avez quinze ou vingt scènes. C’est déjà beaucoup plus que ce que vos enfants imaginent aujourd’hui de votre enfance. Et ils n’auront pas besoin d’attendre, ils pourront déjà entrer dans la matière, vous poser une question, vous demander de continuer là où une scène les a touchés.

C’est cela, raconter son enfance à ses enfants. Pas une autobiographie. Une suite de scènes ordinaires, déposées à votre rythme, qui finissent par dessiner l’enfant que vous étiez et que les vôtres ne connaissent pas encore.

Questions fréquentes

Non. La mémoire revient en écrivant, pas l'inverse. Vous posez une scène que vous croyez minuscule, et trois autres remontent dans les jours qui suivent. Commencez par ce que vous tenez le mieux, le reste viendra à mesure.
Vous n'êtes obligé d'écrire ni une fable heureuse, ni un règlement de comptes. Posez ce qui est juste pour vous, à la dose que vous choisissez. Certaines scènes peuvent rester pour vous seul, d'autres peuvent être partagées plus tard. Vous gardez la main.
Aucune règle absolue. Beaucoup de parents commencent à partager des fragments quand leurs enfants ont eux-mêmes des enfants, parce qu'à ce moment-là la curiosité revient. D'autres écrivent d'abord pour leurs petits-enfants. Vous choisissez quand et avec qui.
Quinze ou vingt minutes suffisent pour poser une scène. Inutile de bloquer une matinée. La matière s'épaissit par petites pages, posées une à la fois, au rythme qui vous convient.

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